Une nouvelle forme de manipulation numérique vient d’être révélée. Plusieurs journalistes français ont été victimes d’usurpation d’identité sur un faux site d’information, dans ce qui apparaît comme une campagne d’ingérence numérique pilotée depuis la Russie. Le site enquetedujour.fr, encore en ligne à ce jour, diffuse chaque jour de faux articles en se servant de leurs noms et de leurs photos. Cette opération est rattachée à une stratégie plus large connue sous le nom de Storm-1516. Les révélations faites par les rédactions de franceinfo et de Streetpress permettent aujourd’hui d’en comprendre les ressorts.
Table des matières:
- Brigitte Macron au centre d’un article généré par IA
- Audrey Parmentier et les journalistes de Streetpress en première ligne
- Une riposte judiciaire limitée par l’origine étrangère
- L’opération Storm-1516 révélée par les autorités françaises
Brigitte Macron au centre d’un article généré par IA
Le point de départ de l’enquête est un article diffusé sur ce site frauduleux, relayant une rumeur transphobe sur Brigitte Macron. Ce contenu, produit par intelligence artificielle, annonçait faussement le décès d’un chirurgien, prétendument lié à ces rumeurs. L'article en question s’inscrit dans une série de publications publiées à un rythme quotidien.
Les auteurs de ces textes sont des journalistes bien réels, mais dont les identités ont été usurpées. Six noms figurent en particulier parmi ceux réutilisés frauduleusement, tous rattachés au média Streetpress. Les fausses signatures sont accompagnées de photos récupérées sur les fiches auteurs officielles du site. Parmi les victimes, la journaliste pigiste Audrey Parmentier. Elle a été alertée le mercredi précédent par des messages sur le réseau X : « J’ai vu non seulement leurs messages, mais aussi ceux d’autres personnes qui me signalaient l’usurpation d’identité ou me demandaient si c’était bien moi qui avais écrit cet article, dont des personnes que je ne connaissais pas ».
Audrey Parmentier et les journalistes de Streetpress en première ligne
Audrey Parmentier a exprimé ses inquiétudes concernant les conséquences professionnelles. « Ça a été la première question que je me suis posée : est-ce que ça va impacter mon travail, est-ce que ça va impacter la façon dont mes employeurs vont collaborer ou non avec moi ? », a-t-elle confié. Elle évoque la fragilité de son identité numérique et l’impossibilité de prouver qu’elle n’est pas à l’origine de l’article.
Mathieu Molard, co-rédacteur en chef de Streetpress, indique que l’équipe a vite identifié l’origine de cette usurpation. « On s’est rendu compte qu’ils ont pris les auteurs d’une succession d’articles publiés à un instant T sur notre site », explique-t-il. Pour lui, la réputation du média est elle aussi mise en danger. Il affirme que le média a décidé de publier une enquête pour identifier les responsables et fournir des éléments fiables au public.
Une riposte judiciaire limitée par l’origine étrangère
Streetpress a entamé une procédure judiciaire. Leur avocate prépare une action pénale contre le site enquetedujour.fr. Cependant, les auteurs seraient basés en Russie, un pays qui ne coopère pas avec la justice française. Mathieu Molard précise : « Une plainte va être déposée au pénal, tout en sachant qu’elle n’aboutira pas ».
Malgré cela, le média mise sur une solution technique : demander le déréférencement du site auprès des acteurs européens du numérique. Reporter sans frontières, organisation spécialisée dans la défense des journalistes, leur apporte son soutien. Les démarches incluent :
- Un signalement auprès de la plateforme gouvernementale Pharos.
- Des notifications envoyées aux réseaux sociaux Meta et X.
- Une tentative d’exclusion des moteurs de recherche.
L’opération Storm-1516 révélée par les autorités françaises
Le site enquetedujour.fr fait partie d’une campagne plus vaste. Selon Viginum, organisme gouvernemental français chargé de la lutte contre les ingérences numériques, il s'agit d’un "dispositif d’influence informationnelle russe" identifié sous le nom de Storm-1516. Le but principal est de rendre virale la rumeur ciblant Brigitte Macron.
Les articles générés par IA sont utilisés comme couverture pour légitimer ce contenu principal. Des faux comptes sur les réseaux sociaux diffusent ces textes, donnant l’apparence d’un site crédible. TF1 a récemment observé une méthode similaire sur un autre site, usurpant là aussi des profils de journalistes français. En parallèle, 20 Minutes avait rapporté un cas similaire impliquant une employée de l’université de Rennes, dont une vidéo avait été détournée à des fins de propagande prorusse.
Ces éléments confirment l’ampleur et la sophistication des mécanismes d’ingérence numérique en cours. Pour les journalistes touchés, la bataille ne fait que commencer, face à un adversaire difficilement identifiable et souvent hors d’atteinte judiciaire.
Source: 20 Minutes